
Extrait de
Le temps d'une absence
"Des carreaux de lumière jaillissent tout à coup de la tranchée obscure des arbres qui jalonnent le chemin et ramènent Sibylle dans le présent. Toutes les fenêtres qui ajourent la Villa sont éclairées, comme si Joseph ou Giuseppe voulaient l’aider à la retrouver plus facilement. Malgré les réflexions optimistes auxquelles elle s’est livrée sur la route, Sibylle ne s’autorise pas encore à penser que Sixtine a pu s’associer à un tel souhait.
Plus ses pas la rapprochent de la source lumineuse, plus il lui semble discerner une ombre se découpant dans la matière opaque et sombre d’un monochrome irisé de reflets. Celle-ci se déplace furtivement dans cet Outrenoir, tout près de la maison. À ce tableau flottant se mêle une sorte de grincement étouffé.
Mais le retentissement sourd et périodique des lames se brisant sur la falaise rend toute autre manifestation sonore inaudible. Le mouvement de cette chose a la monotone régularité d’un pendule.
Sibylle est soulagée en reconnaissant bientôt la balançoire, dont les cordes et sièges de bois tanguent imperceptiblement. Mais ce réconfort est de courte durée. Une forme est assise sur l’un des sièges. Une silhouette dont Sibylle ne saurait dire si elle est animale ou humaine, et dans laquelle elle croit reconnaître la créature aux cheveux longs et embroussaillés qui l’observait depuis la baie vitrée du Sémaphore de Taillefer, le jour de son arrivée à Belle-Île. Ce souvenir se mêle encore à l’image de l’enfant noyé qui a tenté en vain de s’évader du bagne. L’être aux contours vagues et au vêtement de brume se lève tout à coup pour venir dans sa direction. Ses gestes sont désordonnés et aléatoires, mais il se déplace rapidement, se contentant de glisser sur le sol, comme porté par un courant invisible. Sibylle pense un instant que le flot répandu de ses cheveux bruns cache son visage à la manière d’une grille. Mais en le voyant se rapprocher, elle comprend que sa face n’est qu’une tache de suie, un orifice béant dont un trou noir semble avoir aspiré la matière. Saisie d’une épouvante proche de celle qu’elle a ressentie dans l’atelier le matin même, elle court rejoindre la porte-fenêtre de la maison bleue. Par chance, elle est restée ouverte, comme la première fois qu’elle y est entrée. Elle la pousse avec une certaine violence et la verrouille fébrilement en utilisant le loquet intérieur. Puis jette à travers la fenêtre un coup d’œil horrifié vers la balançoire. Les deux sièges sont vides. Ils bougent encore. Le profil perdu aux cheveux fous, comme une ombre spectrale, une substance noire et indistincte, s’est noyé dansl’épaisseur des ténèbres."



